Ça dépend de vous : que ça continue, ou que ça change.

Porte 8 sur 9

Et nous, dans tout ça ?

Nous avons fait confiance. Nous avons été trahis.

Pendant 45 ans, les Français n’ont pas été manipulés. Ils ont fait confiance. Et parce qu’ils ont fait confiance, ils ont laissé faire.

Cette histoire, chaque génération l’a vécue à sa façon.

  • Ceux qui sont nés autour de 1950. Ils ont pris le chômage en pleine figure ; certains l’ont connu. Pendant quarante ans, ils ont payé le surcoût de la première vague, en croyant acquérir des droits. Ce sont aussi les témoins du pays : ils ont tout vu. Sur le moment, ils n’ont pas tout compris. Aujourd’hui, avec le recul, ils peuvent comprendre.
  • Ceux qui sont nés autour de 1965. Ils sont arrivés quand il n’y avait plus de travail. Stages, contrats aidés, petits boulots. Seuls ceux qui visaient la haute fonction publique, ou sortaient des très grandes écoles, s’en sont tirés sans dommage. Ils paient aujourd’hui des prélèvements record.
  • Ceux qui sont nés autour de l’an 2000. Ils arrivent dans un pays qu’ils jugent dévasté. Le logement leur échappe. Ils héritent d’une dette qu’ils n’ont pas décidée, et ne voient plus d’éthique chez ceux qui gouvernent.

Je peux parler pour moi. En 1980, j’avais 30 ans. Je me suis marié en 1982 ; mes deux fils sont nés en 1985 et 1987. Je dirigeais une entreprise, ma femme travaillait, nous avions une famille à construire. Je n’avais pas le temps de m’occuper du pays. Je comptais sur ceux dont c’était le métier.

J’avais 12 ans quand le général de Gaulle a fait élire le président au suffrage universel, en 1962, et 19 ans quand il a quitté le pouvoir. Ceux qui lui ont succédé sortaient des plus grandes écoles. Nous pensions qu’ils prenaient soin du pays. Comment imaginer que leur premier souci était de durer ?

Si l’on nous avait dit que le chômage réel approchait 20 %, nous aurions réagi. Nous étions mal à l’aise, mais nous n’avions pas les moyens de comprendre pourquoi.

En 2005, il y avait eu trois mois de campagne, des débats à la télévision, des pour et des contre dans tous les camps. Nous avions une chance de comprendre. En 2008, tout s’est joué à Versailles, sans débat. Je ne l’ai compris qu’après.

Aujourd’hui, en reprenant les comptes, beaucoup d’entre nous éprouvent quelque chose de plus grave qu’un malaise : le sentiment d’avoir été trahis. Nous pensions avoir affaire à des responsables qui prenaient soin du pays. Nous découvrons que beaucoup ont d’abord pris soin de leur carrière.

Un ancien Premier ministre, condamné en 2004 dans une affaire d’emplois payés par la mairie de Paris, siège depuis 2019 au Conseil constitutionnel. Dans bien des démocraties, ce serait impensable. La Constitution fait des anciens présidents des membres à vie de ce même Conseil, et déclare cette fonction incompatible avec un mandat de parlementaire. Un ancien président siège pourtant aujourd’hui à l’Assemblée nationale. On s’arrange en disant qu’il ne siège pas au Conseil. Ce n’est pas ce que dit le texte. Voiture, chauffeur, logement de fonction, retraite assurée : on passe d’un étage du pouvoir à l’autre, sans jamais revenir à la condition de citoyen. Pendant ce temps, nos entreprises fermaient, nos métiers changeaient, il fallait se reformer.

Et puis on s’habitue. Ce qui était une exception devient un dû. Pendant près de quarante ans, la retraite s’est prise à 65 ans. Ceux qui sont nés après 1982 considèrent les 60 ans comme un acquis de toujours, sans qu’on leur ait jamais expliqué la logique du système.

On ne réagit pas à ce qu’on ne comprend pas.

Nous n’avons pas été coupables. Nous avons été tenus à l’écart. Voilà pourquoi tout commence par voir clair.