Le jeu des cases

Comment en sommes-nous arrivés là ?

7 200 milliards de plus mobilisés en quarante-cinq ans.
Plus de 5 000 milliards pour protéger les personnes. Plus de 1 000 milliards d’intérêts.
Reste une question : comment en est-on arrivé là ?

Un seul chiffre
Pendant trente ans, un gouvernement réussissait ou échouait sur un seul chiffre : le taux de chômage.
Au début des années 1990, c’est la première inquiétude des Français. Chaque mois, le chiffre tombe. Chaque mois, on le commente.
Or ce chiffre ne regarde qu’une seule case.

Les cases
Prenons tous les adultes de France. Chacun est dans une case. Au travail. Au chômage. En études. En stage. En préretraite. À la retraite. Aux minima sociaux.
Une seule case paie pour toutes les autres : celle du travail.

Quand le travail manque, il y a deux façons de faire baisser le chômage. Créer des emplois. C’est long, difficile, incertain.
Ou déplacer les gens dans une autre case. C’est rapide, et le chiffre baisse tout de suite.
À l’époque, on avait même un nom pour ça : le « traitement social du chômage ».

La mode des départs
Au début des années 1980, les « contrats de solidarité » l’écrivent noir sur blanc : faire partir les anciens libérera des emplois pour les jeunes.
En 1982, la retraite à 60 ans est décidée. En 1985, plus de 600 000 personnes sont en préretraite.
Plus tard, on dispensera même les chômeurs âgés de chercher un emploi. Ils sortent des statistiques. En 2005, ils sont encore plus de 400 000.
Les emplois promis aux jeunes ne sont pas venus.
Faire partir un senior ne garantit pas l’embauche d’un jeune. En revanche, cela ajoute tout de suite un retraité.

La mode des études
À l’autre bout, on retient les jeunes plus longtemps sur les bancs. Objectif : 80 % d’une génération au bac.
C’est un progrès. C’est aussi quelques années de plus avant d’entrer dans la case du travail ou dans celle du chômage.

La mode des stages et des contrats aidés
Pour ceux qui restent entre les deux, on invente les TUC, les stages, les CES, les emplois-jeunes. Puis le RMI, en 1988.
En 1994, près d’un actif sur dix est en emploi aidé ou en stage.
Ces dispositifs ont souvent aidé des gens. Mais ils répondaient à une autre question que celle de l’emploi.
Faire sortir quelqu’un du chômage et créer un emploi, ce n’est pas la même chose.

Le résultat se lit dans un seul tableau.

Part des personnes
en emploi
198019952025
15-24 ans48 %30 %35 %
25-49 ans79 %80 %83 %
50-64 ans58 %45 %69 %

Le milieu ne bouge pratiquement pas. Tout se joue aux deux bouts.

Le cercle vicieux
Moins de monde au travail, c’est plus de charges pour ceux qui y restent. Plus de charges, c’est un travail plus cher.
Un travail plus cher, c’est moins d’embauches. Et moins d’embauches, c’est moins de monde au travail.

Un mot qui fait taire
Pour financer tout cela, il faut prélever davantage. Et les prélèvements portent un nom bien choisi.
Contrats de solidarité. Impôt de solidarité. Fonds de solidarité vieillesse. Journée de solidarité.
Avec ce mot, celui qui trouve qu’il paie trop passe pour quelqu’un qui refuse d’aider les autres.
La question « pourquoi faut-il toujours plus ? » devient indécente.
Et personne ne pose la seule qui compte : pourquoi n’y a-t-il pas assez de travail ?

On savait
Le plus frappant, c’est que le problème était connu de la plupart des responsables depuis longtemps.

1991 — Le gouvernement de Michel Rocard publie un Livre blanc sur les retraites. Tout y est : le baby-boom qui arrive, le déséquilibre qui vient. On ne touche pas à l’âge. On crée la CSG. Une recette de plus.

1993 — On réforme les retraites du privé en plein été, discrètement : plus d’années de cotisation, des pensions indexées sur les prix. Personne ne l’explique vraiment.

1995 — On tente d’étendre la réforme aux régimes spéciaux. La rue dit non. On recule.

1999 — On crée un Fonds de réserve pour les retraites, pour préparer le départ des baby-boomers.

2010 — Le moment arrive. On recule l’âge à 62 ans, et le Fonds de réserve est réorienté vers le remboursement de la dette sociale. À partir de 2011, il y verse 2,1 milliards d’euros par an.

2020 — On prolonge le remboursement de la dette sociale jusqu’en 2033. Le Fonds de réserve continuera d’y verser 1,45 milliard par an. Au total, plus de 40 milliards mis de côté pour les retraites auront servi à rembourser la dette.

2023 — On recule progressivement l’âge vers 64 ans.

2025 — On suspend une partie de la montée en charge jusqu’en 2028.

Chaque fois, le même scénario.
On savait. On a corrigé par morceaux. On n’a jamais mis le tableau complet sur la table.

Là où l’on ne pouvait pas emprunter
Il existe pourtant un endroit où l’on a tranché. Une exception.
Les retraites complémentaires du privé sont gérées par les syndicats et le patronat. Elles ne peuvent pas financer leurs déficits par la dette.
Quand les comptes se sont dégradés, syndicats et patronat ont décidé. En 2015, ils ont signé un accord : pensions moins revalorisées, malus pour ceux qui partent trop tôt.
Ce n’était pas agréable. Mais c’était décidé, signé, assumé. Et ces retraites sont aujourd’hui à l’équilibre.

Là où la dette était impossible, on a fait les choix difficiles.
Là où l’État pouvait emprunter, personne n’a eu à le faire.

Le chemin inverse
Depuis une quinzaine d’années, la mode a changé encore une fois. On remet les seniors au travail. Plus de deux personnes sur trois entre 50 et 64 ans ont aujourd’hui un emploi.
C’est un vrai progrès.
Mais une nouvelle case est apparue : l’apprentissage. Plus d’un million de contrats, fortement soutenus par l’argent public, et comptés comme des emplois.
La case intermédiaire n’a pas disparu. Elle a changé de contenu.

Pour 100 personnes qui travaillent
Alors posons la seule question qui compte. Pour 100 personnes qui ont un emploi ordinaire, combien d’adultes n’en ont pas ?
Retraités compris, apprentis et contrats aidés mis à part.

En 1980 : 86.
En 1995 : 112.
Aujourd’hui : 95.

Nous avons refait une bonne partie du chemin. Pas tout le chemin.
Pour retrouver l’équilibre de 1980, il manque encore un million et demi d’emplois ordinaires.

Et le vent tourne contre nous.
Depuis 1980, le nombre de Français de 65 ans et plus a presque doublé. À l’échelle de la France, l’INSEE prévoit environ trois millions de personnes de 65 ans et plus en plus d’ici 2040. Elles travaillent aujourd’hui. Demain, elles seront de l’autre côté du tableau.
Il faudra créer des emplois simplement pour ne pas reculer.

La cause oubliée

Revenons au début.
Les chocs pétroliers de 1973 et de 1979. La concurrence européenne, puis mondiale. Les usines qui ferment, les activités qui partent ailleurs. Personne ne pouvait empêcher ce choc. Des emplois allaient disparaître.

La vraie question était donc : comment remplacer les activités et les emplois qui disparaissaient ?

Ce n’est pas la voie qui a été choisie.
On a parfois durci les règles de licenciement, en espèrant qu’interdire de licencier empêcherait le chômage. Le chômage a continué de monter.
Transmettre une entreprise à ses enfants est souvent resté difficile et coûteux.
Et on a regardé un seul chiffre : le chômage. Celui sur lequel on gagne ou on perd une élection.

Alors on a tranché. Chaque gouvernement a tranché.
Mais on a tranché pour protéger les Français des conséquences, pas pour s’attaquer à la cause.
Préretraites, études prolongées, stages, contrats aidés, minima : on a changé les gens de case, puis inventé de nouvelles cases.
Chaque mesure, prise à petites touches, pour éviter la révolte. Chaque prélèvement, baptisé « solidarité », pour éviter la contestation.

Le plus grave n’est pas la dépense. Le plus grave, c’est que ce système est devenu illisible. Les Français ont payé en croyant participer à quelque chose de nécessaire. Ils n’ont jamais eu les moyens de comprendre ce qui arrivait à leur pays.

La santé : la même logique
Le progrès médical a eu lieu, et il coûte cher. Il aurait été difficile d’y renoncer. Mais quand les dépenses se sont emballées, on n’a pas cherché à comprendre pourquoi.
On a raisonné en quantité : moins de médecins, donc moins d’offre de soins et, pensait-on, moins de dépenses

En 1971, environ 8 500 étudiants pouvaient poursuivre des études de médecine. En 1993, ils ne sont plus que 3 500. En 1990, le gouvernement l’explique sans détour : il faut limiter le nombre futur de médecins.
On aurait pu s’interroger sur l’organisation elle-même.
On a choisi l’hôpital, la centralisation, un système piloté d’en haut.
Et la facture est arrivée trente ans plus tard : rendez-vous introuvables, spécialistes qui manquent, territoires sans médecin. Le numerus clausus n’en est pas la seule cause, mais il en est une.

Ce que disent les 7 200 milliards
Les 7 200 milliards sont le prix de ces arbitrages.
Pas d’une absence de décision : de mauvaises décisions, répétées pendant quarante-cinq ans.

On a payé, puis emprunté, pour soigner les symptômes. On a changé les gens de case, changé le nom des cases, changé le chiffre qu’on regardait.
Mais un changement de case modifie une statistique. Seul un emploi productif modifie le compte.

Pendant quarante-cinq ans, le tableau d’ensemble n’a jamais été présenté aux Français. Ils ont vu les décisions une par une, les prélèvements un par un, les réformes une par une. Ils n’ont jamais eu sous les yeux l’arbitrage complet : ce que nous produisions, ce que nous prélevions, ce que nous promettions et ce que nous reportions sur l’avenir.

Et si les Français avaient pu arbitrer eux-mêmes ?

Source: pour 100 personnes qui travaillent

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