Pendant plus de quarante ans, la France a travaillé en dessous de son niveau de 1980. Mesuré en équivalent temps plein, il a manqué chaque année, de 1981 à 2023, des emplois pour retrouver le niveau de travail de 1980 : jusqu’à 2,5 millions en 1995. Cumulé, cela fait environ 75 millions d’années de travail à temps plein qui n’ont pas été faites, et dont il a fallu payer les conséquences.
Le taux de chômage n’a montré qu’une partie de cette réalité. Le chômage n’a pas disparu : une partie a changé de case. Préretraites pour les anciens, études prolongées et dispositifs pour les jeunes, contrats aidés, dispenses, halo. Cet article justifie, chiffres officiels à l’appui, ce que nous affirmons dans le parcours 7 200 milliards.
La statistique officielle répond correctement à sa question. Nous en posons une autre : combien de Français en âge de travailler ne travaillaient pas, par rapport à 1980 ?
Ce que dit le chiffre officiel
Le taux de chômage est passé de 5,6 % en 1980 à un pic de 10,6 % en 1994 et 1997, puis est redescendu à 7,7 % en 2025. C’est la série de l’Insee, au sens du Bureau international du travail (BIT) : personnes sans emploi, disponibles et qui cherchent activement.
| Année | Taux de chômage BIT |
|---|---|
| 1980 | 5,6 % |
| 1985 | 9,1 % |
| 1990 | 8,0 % |
| 1995 | 10,0 % |
| 2000 | 8,5 % |
| 2005 | 8,9 % |
| 2010 | 9,3 % |
| 2015 | 10,4 % |
| 2020 | 8,1 % |
| 2025 | 7,7 % |
Source : Insee, Évolution du chômage, séries 1975-2025.
Le chômage aujourd’hui : 8,3 %, et 13,5 % avec le halo
Au 2e trimestre 2026, le taux de chômage remonte à 8,3 %, soit 2,7 millions de personnes. S’y ajoutent 1,9 million de personnes qui veulent travailler sans être comptées comme chômeuses : le halo.
| Mesure Insee, 2e trimestre 2026 | Niveau |
|---|---|
| Chômage BIT | 8,3 % des actifs (2,7 millions) |
| Chômage + halo | 13,5 % des actifs et du halo |
| Chômage + halo + temps partiel subi | 17,2 % |
Le halo ajoute donc environ 5 points au chômage officiel. Source : Insee, Informations rapides n° 192, 7 août 2026.
Le chômage réel, sur une seule échelle
Un chiffre de chômage n’a de sens que si l’on dit ce qu’il compte. Nous mesurons donc tout sur la même échelle, de 1990 à 2025, avec le même dénominateur : les actifs, plus le halo, plus les personnes sorties par les dispositifs. Chaque personne n’est comptée qu’une fois. Chaque niveau ajoute une case au précédent.
| Niveau | 1990 | 1995 | 2008 | 2019 | 2025 |
|---|---|---|---|---|---|
| 1. Chômage officiel (BIT) | 8,0 % | 10,0 % | 7,4 % | 8,5 % | 7,7 % |
| 2. + halo | 12,3 % | 14,4 % | 11,1 % | 13,2 % | 12,9 % |
| 3. + cases | 16,1 % | 17,5 % | 12,5 % | 13,4 % | 13,0 % |
| 4. + apprentis, alternants, exonérés : chômage réel | 18,0 % | 19,8 % | 14,7 % | 15,4 % | 15,8 % |
| 5. + temps partiel subi | 20,6 % | 24,2 % | 19,4 % | 19,8 % | 19,4 % |
- 1. Chômage officiel. Sans emploi, disponible, cherche activement (Insee, au sens du BIT).
- 2. Halo. Veulent travailler, mais ne cherchent pas ou ne sont pas disponibles tout de suite. Ils ne sont pas comptés comme chômeurs.
- 3. Cases. Préretraités, dispensés de recherche d’emploi, appelés du service militaire, jeunes en stage ou en contrat aidé du secteur non marchand.
- 4. Apprentis, alternants, embauches exonérées. Jeunes de moins de 26 ans comptés comme en emploi, mais dans un contrat financé par l’État.
- 5. Temps partiel subi. Ils travaillent à temps partiel, veulent travailler davantage et sont disponibles. Ce n’est pas du chômage : c’est du travail qui manque.
Notre chiffre de référence est le niveau 4 : le chômage réel. 19 à 20 % en 1995 : un Français disponible sur cinq, quand on en annonçait un sur dix. 15 à 16 % en 2025 : presque le double des 7,7 % officiels.
Les bornes du calcul
- Un seul recouvrement possible. Des dispensés de recherche d’emploi peuvent aussi se déclarer dans le halo. Même s’ils l’étaient tous, cela retirerait 1 point en 1995, et rien en 2025 : la dispense a disparu.
- Les apprentis. Tous les moins de 26 ans sont comptés. Si l’on ne garde que les 20 ans et plus, 2025 passe de 15,8 % à 14,7 %.
- Ce qui n’est pas compté. Les adultes de 26 à 54 ans en contrat aidé ou en stage pour chômeurs (CES, stages de la formation professionnelle). Les années 1990 sont donc sous-estimées.
- 2020-2024. Non calculés : l’enquête Emploi a été rénovée en 2021. Pour 2025, le halo (1,9 million) et le temps partiel subi (environ 1,2 million) sont tirés des taux publiés par l’Insee.
- Les autres mesures concordent. L’Insee (13,5 % avec le halo au 2e trimestre 2026) correspond à notre niveau 2. Eurostat (15,4 % de sous-utilisation du travail) additionne chômage, halo et temps partiel subi, sans les cases.
On a fait sortir les anciens plus tôt et entrer les jeunes plus tard
Entre 1980 et 1995, le taux d’emploi des 15-24 ans est tombé de 48,5 % à 29,8 %, celui des 50-64 ans de 57,1 % à 43,9 %.
| Taux d’emploi | 1980 | 1995 | 2025 |
|---|---|---|---|
| 15-24 ans | 48,5 % | 29,8 % | 34,5 % |
| 50-64 ans | 57,1 % | 43,9 % | 69,2 % |
| Hommes 55-59 ans | 76,2 % | 57,7 % | — |
| Hommes 60-64 ans | 36,4 % | 10,9 % | — |
Sources : Insee, Emploi par âge ; Insee, Caractéristiques des personnes en emploi, 2025.
- Les préretraites. Garantie de ressources dès 1972, ASFNE étendue aux 55 ans en 1979, contrats de solidarité en 1982, ARPE en 1995. À la fin des années 1980, environ 6 % des 55-59 ans étaient en préretraite (Dares).
- Les dispenses de recherche d’emploi. Créées en 1985 : des chômeurs âgés sortent des statistiques sans retrouver d’emploi. Le COR parle d’un effet de vases communicants avec les préretraites (COR).
- Les jeunes. Études prolongées, stages et contrats aidés, puis la montée de l’apprentissage : 1,04 million d’apprentis fin 2024 (Dares).
- Le halo du chômage. 1,9 million de personnes veulent travailler sans être comptées comme chômeuses (Insee).
Le vrai compteur : l’emploi en équivalent temps plein
Le meilleur indicateur n’est pas le chômage, c’est le taux d’emploi des 15-64 ans, mesuré en équivalent temps plein. Il compte tous ceux qui travaillent, quelle que soit la case des autres, et il ne dépend pas du vieillissement. Le temps plein change tout : comptés en personnes, deux mi-temps font deux emplois ; en équivalent temps plein, ils en font un.
| Année | Taux d’emploi 15-64 ans, en personnes | En équivalent temps plein | Emplois à temps plein manquants par rapport à 1980 |
|---|---|---|---|
| 1980 | 66,6 % | 64,3 % | référence |
| 1985 | 61,9 % | 59,1 % | 1,8 million |
| 1990 | 62,2 % | 59,1 % | 1,9 million |
| 1995 | 61,4 % | 57,4 % | 2,5 millions |
| 2000 | 63,6 % | 59,2 % | 1,9 million |
| 2005 | 64,1 % | 59,2 % | 1,9 million |
| 2010 | 64,3 % | 59,4 % | 1,9 million |
| 2015 | 64,6 % | 59,6 % | 1,9 million |
| 2020 | 66,0 % | 61,4 % | 1,2 million |
| 2025 | 69,3 % | 64,8 % | aucun (au niveau de 1980) |
En équivalent temps plein, le retard ne s’est comblé qu’en 2024. Au total, de 1981 à 2023, environ 75 millions d’années de travail à temps plein ont manqué. Comptées en personnes, sans tenir compte du temps partiel, elles seraient 46 millions : le temps partiel cache donc à lui seul près de 30 millions d’années de travail.
Ce que la moyenne cache : l’emploi des hommes
La courbe d’ensemble minimise le trou. Depuis 1980, l’arrivée des femmes dans l’emploi a compensé la chute de l’emploi des hommes. En équivalent temps plein, le taux d’emploi des hommes est passé de 79,0 % en 1980 à 65,2 % en 2015. Il n’est encore qu’à 69,4 % en 2025. Celui des femmes est passé de 49,7 % à 60,2 % : une vraie hausse, mais bien plus faible qu’en personnes, car beaucoup de ces emplois sont à temps partiel.
| Année | Taux d’emploi des hommes 15-64 ans, en équivalent temps plein | Écart avec 1980 | Emplois masculins à temps plein manquants |
|---|---|---|---|
| 1980 | 79,0 % | — | — |
| 1995 | 66,6 % | 12,4 points | 2,3 millions |
| 2015 | 65,2 % | 13,8 points | 2,8 millions |
| 2025 | 69,4 % | 9,6 points | 2,0 millions |
Le trou ne s’est jamais refermé : il manque encore environ 2 millions d’emplois masculins à temps plein par rapport à 1980. Dans le même temps, le coût de la vie, et d’abord celui du logement, s’est calé sur des ménages à deux salaires.
Hypothèse haute. Une partie de l’écart vient de l’allongement des études des jeunes hommes, qui n’est pas en soi une perte. Le calcul suppose que l’emploi des femmes aurait progressé sans que celui des hommes ne recule. Source : Insee, taux d’emploi selon le sexe, 1975-2025.
Aujourd’hui, l’emploi est revenu, la charge non
En 2025, le taux d’emploi des 15-64 ans atteint 69,3 % en personnes, son plus haut niveau depuis 1975. En équivalent temps plein, il n’est qu’à 64,8 % : à peine le niveau de 1980. Deux leviers y ont fortement contribué : le recul de l’âge de la retraite (les 60-64 ans en emploi passent de 34 % en 2019 à 44 % en 2025) et l’apprentissage, qui compte comme de l’emploi.
Comment un taux d’emploi record peut-il aller avec 5 millions de Français sans vrai travail ? Parce que les deux chiffres ne comptent pas la même chose. Le taux d’emploi range « en emploi » tous ceux qui ont travaillé au moins une heure dans la semaine : plus d’un million d’apprentis, les contrats aidés, les temps partiels subis. Il a aussi été porté par l’arrivée des femmes dans l’emploi depuis 1980 et par le recul de l’âge de la retraite. Le chômage réel, lui, compte ceux qui voudraient un vrai travail et ne l’ont pas. Compté en équivalent temps plein, le record disparaît : 64,8 %, autant qu’en 1980. Et un Français disponible sur six n’a toujours pas de vrai emploi.
Mais la charge reste. Les 29,4 millions d’actifs occupés portent aujourd’hui à peu près autant d’adultes sans emploi qu’eux-mêmes, dont une majorité de retraités. Et surtout, ils portent la dette des quarante années où l’emploi manquait.
Le lien avec les 7 200 milliards
Chaque emploi manquant coûte deux fois : il ne paie plus d’impôts ni de cotisations, et il reçoit une allocation. Préretraites, indemnités, dispenses, contrats aidés, stages : c’est ce qu’on a appelé le « traitement social du chômage ». Pendant quarante ans, l’État a financé les cases au lieu de créer les emplois.
Ces 75 millions d’années de travail à temps plein perdues sont l’un des moteurs des 7 200 milliards de dépenses supplémentaires que nous mettons au jour dans le parcours.
Nous avons consacré quarante-cinq ans à accompagner la disparition de certaines activités. Combien d’efforts avons-nous consacrés à inventer celles qui devaient les remplacer ?
Méthode et sources
Emplois manquants = (taux d’emploi des 15-64 ans en équivalent temps plein de 1980 − taux de l’année) × population des 15-64 ans de l’année. De 2003 à 2025, le taux en équivalent temps plein est celui de l’Insee. Avant 2003, l’Insee ne le publie pas : nous l’estimons à partir de la part du temps partiel chez les hommes et chez les femmes (Insee), en comptant qu’un temps partiel vaut 0,6 temps plein, valeur calée sur les années 2003-2019 où les deux séries existent. Avec une valeur entre 0,57 et 0,65, le cumul reste entre 74 et 76 millions. La population des 15-64 ans est interpolée entre 34,2 millions (1980, estimation) et 41,6 millions (2025). Le cumul est un ordre de grandeur, à ±10 %.
Pourquoi les 15-64 ans : ce calcul neutralise le vieillissement. Les retraités ne sont pas comptés comme des emplois manquants. Pour les emplois manquants, seul le taux d’emploi compte. Pour l’échelle du chômage réel, en revanche, nous additionnons chômeurs, halo, préretraités, dispensés, appelés et jeunes en dispositifs : ce sont des personnes différentes, chacune comptée une fois. Le seul recouvrement possible (dispensés et halo) est borné plus haut.
- Insee — Évolution du chômage, 1975-2025
- Insee — Caractéristiques des personnes en emploi, 1975-2025
- Insee — Taux d’emploi en équivalent temps plein, 15-64 ans (ensemble, hommes, femmes), 2003-2026
- Insee — Emploi selon le temps de travail, séries longues 1975-2019 (T403)
- Insee — Emploi par âge, 1975-2014
- Insee — Halo autour du chômage
- Insee — Chômage au 2e trimestre 2026
- Insee — Chômage et halo, séries longues 1975-2019 (T302, T309)
- Insee — Sous-emploi, séries longues 1990-2019 (T401)
- Insee Première n° 2096 — Emploi, chômage, halo et sous-emploi en 2025
- COR — Préretraites et chômage des travailleurs âgés
- Dares — Les préretraites en 1989

