Comment nous avons perdu la main

Ceux qui ont gouverné pendant quarante ans ont, collectivement, entretenu un système qui leur permettait de survivre en repoussant les arbitrages. Nous avons beaucoup prélevé, beaucoup emprunté et trop peu préparé. Perdu la main.

Pendant quarante ans, la France a prélevé davantage, dépensé davantage et emprunté davantage.

Ce constat pourrait n’être qu’un débat de finances publiques.

Il ne l’est pas.

Car derrière les milliards se trouve une question beaucoup plus importante : qui décide de l’utilisation de ce que le pays produit ?

Depuis le début des années 1980, une part croissante de la richesse produite par les ménages et les entreprises a été transférée vers la puissance publique. Ce transfert n’a pas seulement déplacé de l’argent. Il a déplacé le pouvoir de choisir ce que l’on fait de cet argent.

Et c’est là que commence notre histoire.


1. Un pays qui a sans cesse demandé davantage

En 1980, les prélèvements obligatoires représentaient environ 39,6 % du PIB.
En 2025, ils représentent 43,6 %.

Quelques points de PIB peuvent paraître abstraits. Sur quarante-cinq ans, ils ne le sont plus. Notre calcul consiste à appliquer chaque année au PIB réellement produit le taux de prélèvement de 1980, puis à comparer ce montant avec les prélèvements effectivement encaissés.

Le résultat est considérable. La hausse du taux de prélèvement a permis de capter environ 2 600 milliards d’euros supplémentaires en euros historiques.

Ramené à la valeur économique d’aujourd’hui, l’ordre de grandeur approche 3 300 milliards d’euros.
Et pendant la même période, la dette publique française a atteint environ 3 460 milliards d’euros fin 2025.

Ces deux chiffres ne doivent pas être additionnés ni confondus. La dette est le produit des déficits accumulés. Les prélèvements supplémentaires constituent des recettes supplémentaires.

Mais leur coexistence pose une question évidente :

C’est cette question qui ouvre tout le reste.


2. L’argent n’a pas seulement changé de poche. La décision a changé de mains.

Cent euros laissés à un ménage peuvent être dépensés, épargnés, investis dans un logement, transmis aux enfants ou placés pour la retraite.
Cent euros laissés à une entreprise peuvent financer une machine, de la recherche, des stocks, un recrutement, des fonds propres ou le remboursement d’une dette.

Lorsqu’ils sont prélevés, ces cent euros ne disparaissent pas.Mais celui qui décide de leur emploi change.

Le ménage ne décide plus.
L’entreprise ne décide plus.
La collectivité décide.

C’est donc une erreur de regarder les prélèvements uniquement comme une question de niveau fiscal. Ils servent de support aussi à un transfert de capacité d’arbitrage.

Pendant quarante ans, l’État et les administrations sociales ont acquis un pouvoir croissant sur l’utilisation de la richesse nationale.

La question fondamentale devient alors :


3. La promesse implicite

Ce transfert pouvait parfaitement se justifier.

La puissance publique pouvait dire : nous vous demandons davantage aujourd’hui parce que nous allons mieux vous protéger demain.

Nous allons construire. Préparer. Investir. Constituer des réserves. Financer les infrastructures. Préparer les retraites. Assurer l’énergie. Former les enfants. Garantir la défense. Maintenir une industrie stratégique.

Le problème n’est donc pas simplement que l’État ait prélevé davantage.

Le problème apparaît lorsqu’un pays prélève davantage sans constituer à due proportion les capacités dont il aura besoin demain.

C’est ici qu’il faut distinguer deux choses.

Le flux

  • Payer les pensions de cette année.
  • Faire fonctionner l’hôpital aujourd’hui.
  • Verser une allocation.
  • Payer les salaires.
  • Subventionner une difficulté immédiate.

Le stock

  • Constituer une réserve.
  • Acheter et entretenir une infrastructure.
  • Accumuler du capital industriel.
  • Former durablement une compétence.
  • Posséder une capacité énergétique.
  • Disposer de matériels militaires.
  • Financer la recherche.
  • Réduire la dette.
  • Préparer les crises futures.

La France a beaucoup développé les flux. Elle a beaucoup moins protégé certains stocks.

Le problème n’est donc pas seulement : qu’avons-nous dépensé ?

Il devient :


4. Le Fonds de réserve pour les retraites : le pays savait

Le cas du Fonds de réserve pour les retraites résume presque à lui seul toute cette histoire.

À la fin des années 1990, le gouvernement Jospin sait que le vieillissement démographique va mettre les retraites sous tension. Il crée alors une réserve.
En 2000, l’ambition affichée est considérable : environ 1 000 milliards de francs à l’horizon 2020, soit plus de 150 milliards d’euros.

Le principe est plutôt sain.

  • Mettre de côté.
  • Investir.
  • Laisser le capital travailler.
  • Préparer le choc avant qu’il n’arrive.

Puis, quelques années plus tard, la logique change.

À partir de 2011, sous Sarkozy et Fillon, le FRR est contrainte de verser 2,1 milliards d’euros par an à la CADES.
En 2020, sous Macron et Philippe/Castex, le mécanisme est prolongé : de nouveaux versements doivent continuer à partir de 2025.

Fin 2025, le FRR indique avoir déjà versé 35,85 milliards d’euros à la CADES. Il ne possède plus que 20,7 milliards sous gestion.

La Cour des comptes avait résumé la situation dès 2011 : « une ambition abandonnée, une réorientation risquée ».

Ce cas est exemplaire parce qu’il détruit une explication commode.

Le problème démographique n’était pas imprévisible.

On le connaissait. On avait même commencé à construire un instrument pour y répondre. Mais lorsque le court terme est redevenu difficile, on a utilisé une partie de l’outil destiné au futur pour régler les problèmes déjà accumulés.

4 bis. Un pays qui a cessé de préparer les chocs

Gouverner ne consiste pas seulement à administrer ce qui existe. Gouverner, c’est aussi prévoir.

  • Prévoir les ruptures industrielles.
  • Prévoir les pénuries.
  • Prévoir les dépendances stratégiques.
  • Prévoir les crises énergétiques.
  • Prévoir les besoins militaires.
  • Prévoir les catastrophes naturelles.
  • Prévoir les incendies, les inondations, les sécheresses, les pandémies.
  • Prévoir qu’une guerre peut revenir en Europe.
  • Prévoir qu’une chaîne d’approvisionnement peut être interrompue.
  • Prévoir qu’un équipement indispensable met parfois dix ans à être remplacé.

Un pays sérieux ne découvre pas ces problèmes lorsqu’ils arrivent.

  • Il constitue des stocks.
  • Il entretient des capacités de production.
  • Il conserve des compétences.
  • Il sécurise ses approvisionnements.
  • Il achète des équipements avant l’urgence.
  • Il construit des redondances.
  • Il organise la continuité.
  • Il accepte qu’une partie de l’argent dépensé aujourd’hui ne serve peut-être jamais.

C’est précisément le prix de la préparation. Or, depuis plusieurs décennies, une partie croissante de l’action publique française a été dominée par l’urgence du présent.

Quand le problème arrive, on débloque des crédits.

  • On crée un plan.
  • On commande dans l’urgence.
  • On indemnise.
  • On répare.

Mais ce qui coûte cher n’est pas toujours la préparation. C’est souvent l’absence de préparation. Les Canadair en 2026 en sont une illustration. Les stocks sanitaires en ont été une autre. Les dépendances énergétiques ou industrielles en fournissent d’autres exemples.

Le même mécanisme revient : on économise ou on reporte avant la crise, puis on dépense beaucoup plus lorsque la crise arrive.

Là encore, le court terme gagne sur le long terme. Et cette incapacité à anticiper réduit directement la souveraineté du pays. Car un pays qui ne possède plus l’équipement, le stock, l’industrie ou la compétence nécessaires au moment où survient la crise doit dépendre des autres.

La préparation n’est donc pas un luxe. C’est une forme de liberté.


5. La dette : l’outil qui permet de ne pas choisir

C’est ici que la dette prend une signification politique. Un budget oblige normalement à arbitrer.

  • A ou B.
  • Maintenant ou plus tard.
  • Cette dépense ou une autre.
  • Plus d’impôt ou moins de dépense.

La dette permet temporairement une troisième solution : A et B.

On maintient les deux. Et on fait payer la différence plus tard. C’est une facilité extrêmement puissante.

Elle permet d’éviter le conflit immédiat.

Elle permet de conserver les dispositifs existants.

Elle permet de satisfaire des demandes contradictoires.

Elle permet à chacun de repousser le coût de la décision.

Pris isolément, chacun de ces choix peut sembler raisonnable. Accumulez-les pendant trente ou quarante ans et vous obtenez un système qui ne choisit plus : il empile.

En 2025, les dépenses publiques représentent environ 57,3 % du PIB et le déficit encore 5,1 % du PIB. La dette dépasse 115 % du PIB.

Nous ne sommes donc plus devant une série d’accidents. Nous sommes face à un mode de fonctionnement.


6. La véritable faute : avoir systématiquement reporté les arbitrages

C’est probablement ici que se situe la responsabilité principale des dirigeants qui se sont succédé. Il serait trop facile d’imaginer qu’ils n’ont rien compris. Ils disposaient des administrations.

  • Des projections démographiques.
  • Des rapports.
  • Des inspections.
  • De la Cour des comptes.
  • Des économistes.
  • Des services statistiques.

Ils connaissaient le vieillissement. Ils connaissaient l’évolution de la dette. Ils connaissaient les faiblesses industrielles. Ils connaissaient la dépendance énergétique. Ils connaissaient les besoins militaires. Ils connaissaient l’état des finances publiques.

Le problème n’était donc pas toujours l’absence d’information.

Il était souvent ailleurs :

Dire non. Supprimer. Choisir.

Fermer une dépense pour en financer une autre.
Expliquer à une catégorie qu’un avantage ne pouvait plus durer.
Préparer une dépense dont les bénéfices n’apparaîtraient qu’après plusieurs élections.
Constituer une réserve que d’autres utiliseraient vingt ans plus tard.

Le système politique a donc progressivement privilégié ce qui était immédiatement supportable.

La conséquence est la formidable domination du présent sur l’avenir.


7. La médiocratie : le gouvernement par l’évitement

C’est ici que prend son sens ce que nous appellerons la médiocratie.

Ce mot ne désigne pas des dirigeants nécessairement médiocres. Il désigne un système qui produit de la médiocrité collective à partir de décisions individuellement défendables.

Sa mécanique tient en trois propositions :

Personne ne décide seul. Le gouvernement propose. Le Parlement vote. L’administration applique. Une autorité conseille. Une autre contrôle. L’Europe impose parfois une règle ou fournit une justification.
Une juridiction vérifie la légalité. Une agence évalue. Une nouvelle majorité modifie. À la fin, chaque acteur peut expliquer qu’il a respecté sa compétence.

Et pourtant personne ne répond véritablement de l’accumulation du résultat.
C’est une extraordinaire machine à produire de l’irresponsabilité sans nécessairement produire d’illégalité.


8. Tout peut être légal et pourtant défaire le long terme

Le FRR en fournit encore l’exemple. Les gouvernements qui ont modifié son fonctionnement ne sont pas venus fracturer un coffre-fort. Ils ont juste changé la loi. Ils étaient autorisés à le faire. Le Parlement a voté. La procédure était régulière.

Et c’est précisément le problème.

Cette question vaut pour les retraites. Mais elle vaut également pour l’énergie, la défense, la dette, l’école, les infrastructures et les grandes politiques industrielles. Une démocratie doit permettre l’alternance. Mais la société ne peut pas tout reconstruire tous les cinq ans.

Il existe donc un conflit permanent entre :

le droit de la majorité présente à gouverner

et

la nécessité de protéger certaines décisions critiques destinées au futur.

Nous n’avons pas sur correctement gérer ce conflit.


9. Le citoyen a perdu deux fois

Le premier déplacement est économique. Une part croissante de ce qu’il produit est arbitrée collectivement.

Le second déplacement est politique. Le pouvoir de contrôle du citoyen n’a pas grandi dans les mêmes proportions.

Ce paradoxe est particulièrement frappant lorsqu’on relit la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen.

Son article 14 établit non seulement le droit de consentir la contribution publique, mais également d’en suivre l’emploi.

L’article 15 établit le droit de la société à demander compte à tout agent public de son administration.

Nous avons développé une machine publique d’une complexité telle que ce contrôle est devenu extrêmement difficile pour le citoyen ordinaire.

Il vote. Mais il lui est devenu presque impossible de suivre l’euro prélevé, de comprendre qui a décidé quoi, d’identifier celui qui répondra du résultat dix ans plus tard et de savoir quelles promesses survivront à l’alternance suivante.

Plus l’État est devenu puissant économiquement, plus sa responsabilité est devenue diffuse. C’est exactement l’inverse de ce qu’exigerait le transfert de pouvoir que nous lui avons accordé.


10. 2005 : quand même la décision directe du peuple ne suffit plus à protéger un choix

Le référendum de 2005 constitue, dans cette histoire, un moment particulier. Le 29 mai 2005, 54,67 % des électeurs ayant voté rejettent le traité établissant une Constitution pour l’Europe.

Trois ans plus tard, après une révision constitutionnelle votée par le Congrès, la France ratifie le traité de Lisbonne par voie parlementaire.

Les deux textes ne sont pas juridiquement identiques, mais tellement proches

La procédure de 2008 était constitutionnelle. Mais politiquement, le précédent est considérable. Le citoyen peut en tirer une conclusion simple :

Or l’article 3 de la Constitution proclame que la souveraineté nationale appartient au peuple, qui l’exerce par ses représentants et par la voie du référendum.

La question devient donc institutionnelle :

une décision directe du peuple peut-elle être renversée sans que le peuple soit directement interrogé à nouveau ?

Notre réponse doctrinale devra être claire. Ce qui a été décidé directement par référendum devrait bénéficier d’une protection particulière. Sinon, le référendum perd une partie de sa portée.


11. La responsabilité s’est également brouillée entre politique et administration

La séparation des pouvoirs n’est pas une commodité d’organisation. C’est un principe constitutionnel.

L’article 16 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen pose une règle radicale : une société dans laquelle la séparation des pouvoirs n’est pas déterminée n’a pas de Constitution.

Cette séparation ne signifie pas que politique et administration doivent vivre dans deux mondes étanches. Mais elle suppose que les fonctions soient suffisamment distinctes pour que l’on sache toujours qui décide, qui exécute, qui conseille et qui contrôle.

Or la France a développé une circulation particulièrement importante entre haute administration et pouvoir politique. Des hauts fonctionnaires deviennent ministres. Des membres des grands corps rejoignent des cabinets, deviennent parlementaires ou exercent des responsabilités exécutives. Puis certains reviennent dans leur corps d’origine.

Pour les membres du Conseil d’État, le Code de justice administrative a prévu notamment les détachements, disponibilités et conditions de réintégration.

Juridiquement, cette mobilité a donc été juridiquement organisée. Mais qu’en est-il de cette organisation face à un corps de principes constitutionnels supérieurs ?

Mais le problème qui nous intéresse n’est pas seulement juridique. Il est institutionnel et humain.

Prenons le cas d’un membre du Conseil d’État.

L’institution exerce deux fonctions considérables : elle conseille le Gouvernement sur les lois et règlements et elle juge les litiges opposant les citoyens ou les entreprises à l’administration. Un membre du Conseil d’État peut donc être appelé à préparer des avis sur des textes, à analyser des recours, à rédiger des projets de décision ou à participer au jugement d’affaires concernant l’action administrative.

Mais que se passe-t-il lorsqu’il revient après avoir lui-même dirigé le Gouvernement ? Peut-on réellement le traiter comme n’importe quel autre membre du corps ?

  • Qui lui attribue son travail quotidien ?
  • Qui lui demande de rédiger tel rapport ?
  • Qui lui assigne telle mission ?
  • Qui contrôle son activité ?

Comment ses anciens subordonnés administratifs se comportent-ils lorsqu’ils deviennent, institutionnellement, ceux qui doivent organiser son travail ?

La question n’est pas anecdotique.

Elle touche directement à l’autorité. À la déférence. À l’indépendance. Et à la perception même de l’impartialité.

Le Conseil d’État a écrit des règles destinées à prévenir les conflits d’intérêts et à garantir l’impartialité. Un membre ayant participé à l’élaboration d’un avis ne peut notamment pas ensuite juger le même texte. L’institution elle-même insiste sur cette séparation fonctionnelle interne. Mais ces règles ne règlent pas entièrement la question plus large du retour d’un responsable politique de tout premier rang dans une institution située au cœur du conseil et du contrôle de l’État.

Le problème n’est donc pas seulement celui des incompatibilités juridiques

Il est celui de la confusion des positions.

  • Un ancien Premier ministre a dirigé les ministres.
  • Il a arbitré entre administrations.
  • Il a nommé ou travaillé avec de très hauts responsables.
  • Il a porté des textes devant le Parlement.
  • Il a représenté la politique du Gouvernement.

Puis il peut redevenir membre d’une institution qui conseille ce même Gouvernement ou juge l’administration. Même si toutes les règles sont respectées, une question demeure :

Car la responsabilité démocratique exige davantage que l’absence d’illégalité. Elle exige que le citoyen puisse identifier clairement :

  • qui gouverne ;
  • qui administre ;
  • qui conseille ;
  • qui juge ;
  • et qui répond de chacune de ces fonctions.

Lorsque les mêmes personnes circulent durablement entre ces univers, les frontières peuvent devenir juridiquement correctes mais politiquement difficiles à lire. Et lorsque la frontière devient difficile à lire, la responsabilité l’est également.

C’est là que réapparaît un problème central

Celui qui décide doit pouvoir être identifié.

Celui qui contrôle ne doit pas apparaître comme le prolongement de celui qu’il contrôle.

Celui qui conseille ne doit pas être confondu avec celui qui gouverne.

Et celui qui a exercé le pouvoir politique au plus haut niveau ne devrait donc pas pouvoir revenir automatiquement dans une fonction administrative comme si cette expérience n’avait créé aucune différence de position, d’autorité ou de relation.

La question n’est donc pas de mettre en cause les personnes. Elle est de savoir si nos institutions protègent suffisamment la séparation réelle des responsabilités.
Parce qu’un système peut respecter formellement toutes des règles et néanmoins produire une culture commune dans laquelle politique, administration, conseil et contrôle finissent par appartenir au même univers.

Or l’article 16 de 1789 ne nous demande pas simplement que les pouvoirs existent. Il exige qu’ils soient séparés.
Et cette séparation doit pouvoir être comprise, observée et crue par ceux au nom desquels ils s’exercent.


12. L’Europe ajoute un étage supplémentaire

La construction européenne a apporté des droits, un marché commun, une monnaie commune pour les États de la zone euro et des capacités d’action partagées.

Elle a aussi ajouté un niveau supplémentaire de décision.

Certaines décisions sont nationales.

D’autres sont européennes.

Certaines sont négociées. Certaines découlent des traités. Certaines relèvent de la Banque centrale européenne. Certaines du droit de la concurrence. Certaines des règles budgétaires.

Cette architecture peut avoir des justifications parfaitement rationnelles. Mais elle produit également un effet politique :

Lorsque quelque chose fonctionne mal, Paris peut invoquer Bruxelles. Bruxelles peut rappeler que les États ont négocié et signé. Le gouvernement peut invoquer une règle européenne. Le Parlement peut rappeler qu’il transpose. Et le citoyen finit par ne plus savoir réellement qui est en mesure de changer quoi.

La souveraineté n’est pas seulement le droit abstrait de décider. Elle suppose de savoir qui décide et qui répond de la décision.


13. Le pays a progressivement perdu ses marges

Tout cela finit par produire une conséquence très concrète. La liberté d’un pays dépend de ses marges.

Une famille endettée n’a pas la même liberté qu’une famille disposant d’une épargne. Une entreprise sans fonds propres n’a pas la même liberté qu’une entreprise capitalisée.

Un État très endetté et dépourvu de réserves stratégiques n’a pas la même liberté qu’un État capable de financer un choc. La souveraineté n’est donc pas uniquement constitutionnelle.
Elle est aussi matérielle. Elle repose sur :

  • des finances soutenables ;
  • des réserves ;
  • une capacité industrielle ;
  • une capacité énergétique ;
  • des infrastructures ;
  • une défense ;
  • des compétences ;
  • des capacités scientifiques ;
  • un appareil productif.

Voilà pourquoi la question de l’accumulation redevient centrale. Notre pays doit produire aujourd’hui. Mais il doit également mettre de côté une partie de ce qu’il produit pour demain.


14. Nous avons confondu protection et préparation

Pendant plusieurs décennies, une grande partie de l’action publique a consisté à protéger les citoyens des conséquences immédiates des transformations économiques.

  • Subventions.
  • Aides.
  • Compensations.
  • Exonérations.
  • Niches.
  • Transferts.
  • Dispositifs particuliers.

Ces mécanismes ne sont pas nécessairement absurdes. Certains ont protégé des familles, des activités ou des territoires. Mais lorsqu’ils se sédimentent, ils finissent par produire un système où chacun cherche légitimement à se protéger d’un ensemble devenu trop coûteux ou trop complexe.

Les bénéficiaires ne sont pas nécessairement responsables du système. Ils apprennent simplement à y survivre. Le problème apparaît quand le gouvernement ne réforme plus la cause mais finance sans cesse sa conséquence.

Une usine ferme. On indemnise.

Le logement devient inaccessible. On aide à payer le loyer.

Le coût du travail augmente. On crée une exonération.

Une taxe provoque une difficulté. On crée une niche.

Une règle devient insupportable. On invente une exception.

Ainsi se constitue progressivement une immense architecture de correction.


15. Le système finit alors par devenir son propre défenseur

Plus le système devient complexe, plus il devient difficile à réformer.

  • Chaque dépense possède son bénéficiaire.
  • Chaque niche son utilisateur.
  • Chaque structure son personnel.
  • Chaque réglementation son histoire.
  • Chaque compétence son administration.
  • Chaque transfert sa justification.

Supprimer quelque chose produit immédiatement un perdant identifiable. Le bénéfice futur de la réforme est, lui, diffus et lointain.

L’incitation politique est donc évidente : surtout ne rien toucher maintenant.

Reporter. Compenser. Ajouter. Financer. Et laisser son successeur résoudre le problème.

Ce n’est pas nécessairement le produit d’une conspiration. C’est plus inquiétant.


16. Voilà pourquoi quarante ans de « réformes » n’ont pas suffi

La France a connu d’innombrables réformes.

  • Retraites.
  • Hôpital.
  • École.
  • Territoires.
  • Fiscalité.
  • Travail.
  • Industrie.
  • Énergie.
  • Administration.

Et pourtant le sentiment collectif est celui d’une réforme permanente sans transformation fondamentale.

Pourquoi ?

Parce que beaucoup de réformes ont consisté à modifier les paramètres d’un système dont la logique générale demeurait inchangée.

On change un âge. Un taux. Un coefficient. Un plafond. Un barème. Une structure. Une compétence. Puis quelques années plus tard, on recommence.

Le débat actuel sur les retraites en fournit encore la parfaite illustration. On discute de coefficients, de durée, d’âge, d’indexation.
Pendant ce temps, on oublie presque que l’État avait créé un fonds précisément pour préparer le choc dont nous discutons aujourd’hui — et qu’il en a modifié la vocation.

C’est cela qu’il faut changer. Pas seulement le paramètre.


17. Le diagnostic

Nous pouvons maintenant résumer quarante ans en quelques propositions.

Nous avons prélevé davantage. Cela a transféré une part croissante de la capacité d’arbitrage des ménages et des entreprises vers la puissance publique.

Nous avons dépensé davantage. Une part importante de cet effort a servi à maintenir le fonctionnement courant, à redistribuer et à corriger les effets du système.

Nous avons emprunté davantage. La dette a permis de différer les arbitrages que les ressources disponibles ne permettaient plus d’éviter.

Nous n’avons pas constitué suffisamment de réserves et de capacités futures. Le FRR en est un exemple particulièrement révélateur.

Nous avons compliqué la décision. Les responsabilités se sont réparties entre gouvernement, Parlement, administrations, agences, juridictions, collectivités et institutions européennes.

Nous avons affaibli la lisibilité démocratique. Le citoyen finance une part très importante de la sphère collective mais éprouve de plus en plus de difficultés à savoir qui décide, pourquoi, et avec quelle responsabilité à long terme.

Nous avons privilégié le présent. C’est probablement le fil directeur de l’ensemble.


18. La question n’est plus « droite ou gauche »

La gauche a développé une partie de la redistribution.

La droite ne l’a pas fondamentalement renversée. Elle a souvent maintenu, administré le système existant, ajouté ses propres dispositifs, utilisé la dette, créé des niches ou déplacé les prélèvements.

Les alternances ont changé les responsables. Elles ont beaucoup moins changé la mécanique générale. C’est pourquoi le diagnostic ne peut pas être celui d’un camp contre un autre.

Les responsabilités ne sont évidemment pas identiques. Les périodes ne sont pas comparables. Les crises ont joué un rôle. Mais l’accumulation existe. Et personne ne peut sérieusement analyser la situation actuelle en faisant commencer l’histoire au dernier budget.


19. Le problème n’est donc pas d’abord de couper

On peut supprimer 20 milliards.

50 milliards.

100 milliards.

Cela peut être nécessaire.

Mais cela ne suffit pas à constituer un projet.

Car une coupe budgétaire ne répond pas à la question fondamentale :

Il faut savoir ce que nous voulons conserver.
Ce que nous voulons reconstruire.
Ce que nous devons produire.
Ce que nous devons accumuler.
Ce que nous pouvons mutualiser.
Ce que nous devons rendre aux choix individuels.
Et ce que nous voulons sanctuariser pour le futur.

Le redressement commence donc par une hiérarchie des objectifs, pas par un tableur de coupes.


20. Reprendre la main

Voilà finalement le sens du projet. Reprendre la main ne signifie pas que l’État doit disparaître.

Cela signifie que la décision doit redevenir lisible.

  • Qui prélève ?
  • Pourquoi ?
  • Pour combien de temps ?
  • Pour financer quoi ?
  • Qui décide ?
  • Qui contrôle ?
  • Qui répond ?
  • Quelle part prépare aujourd’hui ?
  • Quelle part prépare demain ?

Et lorsque le citoyen tranche directement, quelle valeur possède réellement sa décision ?

La question économique rejoint alors la question démocratique. Plus la puissance publique prend en charge une part importante de la richesse produite, plus le citoyen doit disposer d’un pouvoir réel de consentement, de contrôle et d’arbitrage.

C’est le lien qui avait été perdu. C’est celui là qu’il faut reconstruire.


Conclusion — Quarante ans de report

Le diagnostic peut finalement tenir dans une phrase :

Ce n’est pas une condamnation de tout ce qui a été fait. Des services ont été rendus. Des protections ont été créées. Des crises ont été traversées.

Mais le résultat global est devant nous.

Une dette considérable. Des marges faibles. Des réserves insuffisantes. Des capacités stratégiques à reconstruire. Une fiscalité élevée. Une administration complexe. Un citoyen qui peine à comprendre où va son argent et qui répond des décisions. Et, surtout, un pays qui devra désormais accomplir les arbitrages qu’il a trop longtemps repoussés.

Le prochain projet ne peut donc pas consister à promettre davantage à chacun.

Il doit commencer par reconstruire la capacité de choisir.

  • Choisir ce que nous devons protéger.
  • Choisir ce que nous devons arrêter.
  • Choisir ce que nous devons produire.
  • Choisir ce que nous devons mettre de côté.
  • Choisir ce que nous voulons transmettre.

Et faire en sorte que les choix qui engagent trente ans ne puissent jamais être défaits simplement parce que le gouvernement du moment manque d’argent ou de courage.

C’est à partir de ce diagnostic que peut commencer la deuxième partie :

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À vous de dire ce que vous voulez préserver, changer et reconstruire.

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