Et si on nous avait demandé ?

Ceux qui ont entretenu ce système pendant quarante ans ne pourront pas nous en sortir sans nous dire d'abord la vérité. Cette fois, il faut que le tableau soit posé devant tout le monde. Comment remettre les pendules à l'heure, sans punir personne ?

J’avais trente ans en 1980

J’avais trente ans en 1980. J’en ai soixante-seize aujourd’hui.
J’ai vécu ces dernières quarante-cinq années de bout en bout.
Et si je suis honnête, je n’ai rien vu venir.

Ce que j’ai vécu
Dans les Mauges, du côté de Cholet, une partie de ma famille travaillait dans des usines de chaussures et de textile. Elles ont fermé. Mes proches arrivaient en fin de carrière, alors on a vécu ça comme la fin d’une époque. Une sorte de fatalité. On nous parlait de la Chine, de la concurrence mondiale. On ne comprenait pas très bien.
En même temps, j’achetais du petit outillage importé pour bricoler à la maison. Ce n’était pas cher. Si ça cassait, j’en rachetais. Je ne faisais pas le lien.

J’ai été au chômage, plusieurs fois. Et j’ai apprécié d’être soutenu. Je ne serai donc pas celui qui crache sur cette protection.

La CSG, je ne l’ai pas vue arriver. Je l’ai découverte des années plus tard, en relisant mes bulletins de salaire de 1991 pour mon dossier de retraite. J’étais cadre, mon salaire progressait : les prélèvements montaient, mais je ne le sentais pas.
Les retraites ? J’avais l’impression que c’était sous contrôle.
La dette ? Je ne pensais même pas que nous empruntions. Je pensais que nous étions un pays riche, et que ce que nous payions suffisait largement. Quand on en parlait, c’était en milliards de francs. Personne ne savait ce que ça représentait.

Régler ses comptes avant de partir
Je suis né en 1950. Mes parents sont nés en 1920, mes grands-parents vers 1890, dans le Poitou, dans un monde encore paysan. Je suis la charnière entre deux mondes.

Dans le monde de mes parents et de mes grands-parents, il y avait des règles que personne n’écrivait, mais que tout le monde respectait.
On n’allait chez le médecin que si l’on était vraiment malade. Et on le payait. Dans ce monde dont je viens, on racontait encore les paiements en nature : une poule, un service rendu, un coup de main. Ne rien lui donner aurait été une honte.
Quand quelqu’un mourait, on veillait le mort. Les familles parentes ou voisines venaient, on préparait à manger, on restait une partie de la nuit, ensemble.
Aider quelqu’un à se relever allait de soi. Le faire vivre indéfiniment sans lui demander de se relever, non.
Et une règle dominait toutes les autres : on ne part pas sans avoir réglé ses comptes.

La retraite, c’était le prélude à la fin de la vie. On la vivait avec ce qu’on avait gagné et mis de côté. Emprunter pour se payer une retraite ? Impensable. Une banque ne prête plus à un homme de quatre-vingts ans : elle se demande qui remboursera.

Nous faisions confiance
C’est pour cela que je n’ai rien vu. Pas par bêtise. Par trop de confiance.
Je pensais que ceux qui nous dirigeaient connaissaient les comptes. Je pensais surtout qu’une règle élémentaire demeurait : ce que nous décidions durablement devait pouvoir être durablement financé.

Nous nous trompions. Les déficits de la Sécurité sociale, retraites comprises, ont été confiés à une caisse qui les remboursera à crédit, jusqu’en 2033 ou plus. Ce sont nos enfants et nos petits-enfants qui paieront.
Nous serons partis sans régler nos comptes.

Ceux qui nous ont dirigés venaient pourtant du même monde que moi. Mitterrand était un homme des Charentes, à peine cent kilomètres de chez moi. Juppé venait des Landes. Ils appartenaient eux aussi à des générations qui avaient connu cet ancien rapport à la dette.

Je ne peux pas savoir ce qu’ils pensaient. Mais je ne me souviens pas qu’on nous ait jamais posé l’arbitrage aussi simplement : voulons-nous payer davantage aujourd’hui, réduire ailleurs, ou emprunter la différence ?Dire aux Français « nous empruntons pour payer vos retraites », c’aurait été comme avouer qu’on brisait une règle que tout le monde tenait pour sacrée. Un tabou.
Alors ils ont tu sans doute préféré garder le silence. Et quand la machine leur a échappé, ils ont juste posé des rustines. Partout.
Je crois surtout qu’ils ont surtout voulu durer, survivre politiquement.

Et le monde a changé sans qu’on nous le dise. Autrefois, la dette était rare. On empruntait pour une terre, une maison, un outil : quelque chose qui restait. Aujourd’hui, l’État emprunte en utilisant un crédit renouvelable : il rembourse d’une main et réemprunte de l’autre, sans fin.
Nous sommes passés de la dette qui construit à la dette qui fait vivre.

Les questions qu’on ne nous a jamais posées
Personne ne nous a jamais mis devant les vrais choix. Ils étaient pourtant simples.

  • Voulez-vous avoir la retraite à 60 ans, quitte à payer davantage et à vous endetter ? Ou préférez-vous modifier la promesse ?
  • Voulez-vous payer plus pour des préretraites et des contrats aidés pendant des décennies ? Ou mettre cet argent afin de développer des entreprises, d’avoir plus de travail ?
  • Voulez-vous moins de médecins pour dépenser moins aujourd’hui ? Ou payer plus de votre poche pour ne pas en manquer demain ?
  • Et si l’argent manque, acceptez-vous d’emprunter pour payer les retraites et les soins d’aujourd’hui, en laissant la facture à vos enfants ?

À cette dernière question, je sais ce que mes parents auraient répondu.

Voter n’est pas arbitrer
On me dira : vous avez voté. C’est vrai.
Mais une élection mélange tout : le chômage, la sécurité, l’Europe, l’école, la personnalité des candidats. Voter pour un gouvernement, ce n’est pas avoir accepté d’emprunter pour payer les retraites.

La Déclaration de 1789 reconnaît aux citoyens le droit de savoir pourquoi ils paient, à quoi sert ce qu’ils paient, et d’en demander compte. Elle ne tombait pas du ciel : elle mettait par écrit ce que nos ancêtres pratiquaient déjà.
Ce droit, on ne nous a pas donné les moyens de l’exercer. Nous payions, mais personne ne nous a donné les moyens de reconstituer simplement où allait l’ensemble, ce qui était financé par les recettes du moment et ce qui était reporté.
Et quand on ne sait plus où va l’argent, on ne peut pas dire oui ou non. On paie, c’est tout.

Aurions-nous choisi autrement ?
Je ne sais pas.

Ce serait trop facile de dire : si on nous avait demandé, nous aurions pris la bonne décision. Nous aurions eu nos divisions, nos peurs, nos camps.
Mais une chose est sûre : on ne peut pas choisir ce qu’on ne comprend pas. Et personne ne nous a aidés à comprendre.

Le compteur tourne toujours
Nous avons arrêté nos calculs en 2026. Mais le compteur, lui, ne s’est pas arrêté. En 2025 seulement, le déficit public a encore atteint 152,5 milliards d’euros..

Est-ce que cela peut continuer ?
Non.
Les prélèvements sont déjà parmi les plus élevés du monde. La dette dépasse 115 % de ce que nous produisons en une année, et ses intérêts remontent. D’ici 2040, trois millions de personnes de plus devraient atteindre 65 ans. De plus, il manque près d’un million et demi d’emplois pour retrouver l’équilibre de 1980.
Il n’y a plus de case libre où déplacer les gens.

Mes petites-filles
J’ai deux petites-filles. L’une a quatre ans. L’autre vient de naître.
Pourquoi devraient-elles payer ce que nous avons consommé à crédit ?
Quand les jeunes comprendront ce qu’on leur laisse, je crains qu’ils n’aient bientôt le choix qu’entre deux attitudes. Partir vers un ailleurs plus doux. Ou cesser de croire au travail.
Ni l’une ni l’autre ne fait un pays.

Si nous ne choisissons pas, d’autres choisiront pour nous
Il y a une autre façon de sortir d’une dette : laisser les créanciers décider à notre place. En une fois, brutalement, comme la Grèce l’a vécu.
Il n’y a aucune raison de condamner ce pays à ça.

Remettre les pendules à l’heure
Il faut maintenant remettre le contrat social sur la table. C’est urgent, mais pas n’importe comment.
Celui qui a cotisé toute sa vie a droit au respect de la parole donnée. On ne peut toucher à rien sans son consentement.
Mais on ne peut pas non plus dire à un jeune de vingt-cinq ans : « Tu vas payer pendant quarante ans pour un système dont personne ne peut te garantir qu’il tiendra. » Il lui faut une issue, un avenir.
On ne peut donc pas dire la même chose à toutes les générations. Il faut les regarder une par une.

Et surtout, il faut revenir à la règle la plus simple de mon monde : quand on ne produit pas, on ne peut pas dépenser.
Il faut recréer ce qui nous manque depuis quarante-cinq ans : des entreprises, et du travail.

Ceux qui ont entretenu ce système pendant quarante ans ne pourront pas nous en sortir sans nous dire d’abord la vérité.
Cette fois, il faut que le tableau soit posé devant tout le monde.

Comment remettre les pendules à l’heure, sans punir personne ?
C’est la question que nous allons maintenant poser. Et c’est à vous d’y répondre.

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