La boucle : comment la France a remplacé sa production par des prélèvements, puis par de la dette
Le problème n’a pas commencé par la dette. Elle est arrivée à la fin du mécanisme, pour l’entretenir.
1. Tout commence par la production
En 1980, l’industrie manufacturière représente environ un cinquième de la valeur ajoutée du pays. Quarante-cinq ans plus tard, sa part a presque été divisée par deux.
Quand une activité productive disparaît, elle emporte avec elle des salaires, des cotisations, des profits et des impôts. Au même moment, il faut prendre en charge ceux qui ne travaillent plus : chômage, préretraites, transferts sociaux, puis retraites.
La France des années 1980 fait un choix précis : elle recourt massivement aux préretraites et généralise la retraite à taux plein à 60 ans. Le nombre de préretraités passe de 159 000 en 1979 à 705 000 en 1983.
Le système supporte alors deux choses à la fois : moins de production, et plus de compensation.
2. La production perdue a été remplacée par du prélèvement
Pour continuer à financer le pays, il fallait trouver ailleurs ce qui n’était plus produit. D’où la hausse durable des prélèvements.
Notre reconstitution montre qu’entre 1980 et 2025, la France a prélevé environ 2 300 milliards d’euros de plus que si le taux de prélèvements de 1980 avait été maintenu. De son côté, la recette publique moyenne liée au recul relatif de l’industrie manufacturière représente environ 2 600 milliards sur la même période.
Ce ne sont pas deux comptes qui s’annulent exactement, mais ils sont du même ordre de grandeur. Au lieu de reconstruire assez vite une richesse qui disparaissait, le système s’est figé. Il a fait peser une part croissante de son financement sur ceux qui continuaient à produire.
Le prélèvement est devenu le moyen d’administrer la perte.
3. Puis le prélèvement a atteint sa limite
Prélever davantage ne crée pas la richesse qui manque : cela ne fait que la déplacer. Quand le prélèvement ne suffit plus, il reste le déficit. Depuis 1980, les déficits cumulés représentent environ 3 900 milliards d’euros courants.
Deux mouvements, donc. La génération qui travaillait a payé de plus en plus. L’avenir a été hypothéqué par la dette.
Environ 2 300 milliards d’un côté, environ 3 900 de l’autre : cela fait près de 7 200 milliards de ressources supplémentaires mobilisées.
La dette n’est plus seulement un chiffre. Elle est la trace de ce que nous n’avons pas voulu, ou pas su, résoudre par la production et par l’arbitrage.
4. Le choix de fond : gérer plutôt que reconstruire
Ici, le diagnostic économique rejoint le diagnostic politique.
Pendant des décennies, une part importante de la direction du pays a été exercée par des responsables issus de la haute administration. Le problème n’est pas qu’un haut fonctionnaire serait incapable de gouverner. Le problème, c’est qu’une culture faite pour administrer, réglementer, contrôler, répartir et compenser soit devenue dominante au moment où le pays avait besoin de produire, d’investir, de prendre des risques industriels et de reconstruire.
En 2011, le Sénat constatait lui-même qu’il fallait rebâtir une culture industrielle, rapprocher l’administration des entreprises et réindustrialiser les territoires. Le diagnostic était donc connu. Quinze ans plus tard, la part de l’industrie manufacturière reste proche de son point bas.
Nous avons appris à administrer la désindustrialisation bien mieux qu’à l’inverser.
5. La séparation des pouvoirs devient centrale
L’article 16 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen est simple : une société où la séparation des pouvoirs n’est pas assurée n’a pas de Constitution.
Un pouvoir politique véritable doit pouvoir être jugé, sanctionné et remplacé. Exercer de hautes responsabilités politiques ne devrait pas être un simple épisode dans une carrière protégée, qui permet ensuite de retrouver tranquillement l’appareil administratif.
Le problème n’est pas seulement institutionnel, il est aussi comportemental. Si la carrière reste protégée quelles que soient les conséquences de l’action politique, il devient plus important de rester compatible avec l’appareil que de rompre avec lui quand le pays l’exige. C’est là que se rejoignent responsabilité et séparation des pouvoirs.
Une question mérite d’être posée. Que fait un ancien député, un ancien ministre ou Premier ministre qui réintègre son administration ? Qui est son supérieur hiérarchique, qui évalue son travail, à qui rend-il compte ? L’article 15 est clair : tout agent public doit rendre compte de son administration.
6. Cela éclaire aussi le retrait citoyen
Le dégagisme et l’abstention ne sont pas seulement des comportements électoraux à condamner. Ce sont deux réactions à un même sentiment.
Le premier dit : les mêmes reviennent toujours, il faut renouveler. Le second dit : puisque les décisions importantes semblent échapper au vote ou survivre à l’alternance, pourquoi voter ?
Il ne s’agit pas de flatter ces réactions, mais d’en traiter la cause : rendre possible une vraie sanction du pouvoir, une responsabilité identifiable, une séparation effective des fonctions, et la capacité des citoyens à trancher les grandes orientations.
7. Ce que cela exige
L’objectif est de rendre au pays la capacité de choisir son avenir, et à chacun la possibilité d’y construire le sien. Concrètement :
Remettre la production au début du raisonnement. Un pays ne peut pas durablement distribuer ce qu’il ne produit pas. Il ne peut pas compenser indéfiniment une base productive insuffisante par davantage de prélèvements, ni la limite des prélèvements par davantage de dette.
Remettre la responsabilité au centre du pouvoir. Celui qui gouverne assume ses choix et leurs résultats. L’alternance doit avoir un sens, et le citoyen doit pouvoir changer réellement de trajectoire.
Remettre la séparation au cœur des institutions. Administrer n’est pas gouverner. Contrôler n’est pas gouverner. Conseiller n’est pas gouverner. Produire n’est pas réglementer la production. Ces fonctions peuvent coopérer, elles ne doivent pas se confondre.
8. La boucle
Nous avons perdu une partie de notre production.
Nous avons compensé par davantage de prélèvements.
Quand cela n’a plus suffi, nous avons compensé par davantage de dette.
La dette a réduit nos marges de décision.
Et l’absence de responsabilité et de séparation effective a permis au système de se reproduire, sans remettre en cause sa propre logique.
La réponse ne peut pas être une rustine de plus. Elle est à la fois politique, économique et institutionnelle :
- produire davantage ;
- arbitrer réellement ;
- séparer les fonctions ;
- rendre compte ;
- et rendre au citoyen la possibilité de décider de la direction.
C’est cela, Reprendre la main.
